Pogány Ö. Gábor - Csengeryné Nagy Zsuzsa dr. szerk.: A Magyar Nemzeti Galéria Évkönyve 1. szám. (MNG Budapest, 1970)
Le mort est le dernier tableau d'une série consacrée au thème de la mort. Des deux côtés d'un cercueil placé sur un banc, une paysanne coiffée d'un mouchoir et un paysan portant toque de fourrure se tiennent immobiles, sans se parler. Le drame de ce corps horizontal est exprimé avec plus de profondeur et aussi avec plus de netteté par les verticales des deux figures debout qu'on aurait pu le faire en recourant à la représentation de la douleur sur le visage ou à des gestes. Kur le dos de l'homme debout le vert du manteau usé est changeant et cette apparence d'un mouvement lui donne la vie ; l'ombre qui tombe sur le cercueil est, par contre, noire, rigide, une ombre morte. Ce tableau est un témoignage exempt de toute emphase sur la un des humbles dans les villages hongrois. Les profondeurs de l'âme de Kohán, son sens de la vie se révèlent à tous ceux que la grandeur de l'esprit humain et de la nature incite à se recueillir ; qui dans les moments de doutes et d'abattement de leur vie entendent le son de cloche des Pâques faustiennes. L'offre de la récolte est la représentation de la nature, des fruits dans une sorte de sanctuaire symbolique plongédans la pénombre. Gestes solennels, têtes, plateaux, fruits dont les contours s'entrecoupent évoquent une cérémonie religieuse, le rite païen de l'offrande des céréales. Le mythe de la victime immolée se transforme dans ce tableau dont le sujet est la récolte, la moisson, en un mythe du sacrifice volontairement consenti et le drame de la mort y prend l'accent d'un hymne en l'honneur de la renaissance, de la vie immortelle. La pensée et le calice (Fig. 117) est l'expression métaphorique de l'état d'âme du peintre au moment de la création. Créer signifie pour lui se replier sur soi, se renfermer hermétiquement en soi, s'adonner à l'euphorie provoquée par l'union de la vision, de la réflexion et du sentiment, se concentrer, se laisser emporter par le tourbillon des impressions évoquées pour la durée de la création. Ce processus est symbolisé par cet être recouvert d'un voile, l'anonyme de l'inspiration avec le calice. La pensée et le calice sont les symboles de l'acte par lequel ce magicien qu'est l'artiste parvient à un état d'ivresse spirituelle en créant en lui même l'union du conscient et de l'instinctif. Toutes les œuvres de Kohán présentent indirectement mais avec force ce double caractère de son inspiration, l'extase à l'état de veille, l'exaltation disciplinée, le rapt du moi, mais une seule, le tableau que nous venons de faire connaître, en donne une image, l'exprime métaphoriquement. La puissance particulière, la force suggestive de ses compositions s'expliquent par la violence de son inspiration faisant suite à une longue; observation attentive des phénomènes de la vie. On comprend donc pourquoi Kohán n'a jamais commis l'erreur de rester neutre quand il s'agissait d'idées et de principes, qu'il a su éviter toute espèce de lieux communs et de platitudes. Le mont Gellért par exemple n'est pas pour lui un endroit d'où on a une belle vue sur la ville, ni un lieu d'excursion ; il est le passé volcanique et le présent tumultueux de ses pensées. « Que peut sentir un rat quand la terre tremble >> — s'est-il demandé un jour en se promenant au pied de ces roches assagies depuis longtemps. De même, la vue des caravanes au pied des pyramides gigantesques lui rappelle la fatalité qui pèse sur hommes et animaux. A cet ordre de sentiments et de sensations il faut ajouter tout ce qui donne- « le frisson d'horreur » — c'est son propre; me)t — pour voir clairement que dans le spectacle d'un cataclysme, d'une tragédie dépassant ce que l'homme peut encore supporter, c'est la psychologie de l'être vivant, homme ou animal, me-naoé, livré sans défense à des horreurs, qui l'intéresse en premier lieu. Après tout cela, une conclusion s'impose. Elle concernele don de créer des œuvres monume-ntales et se rapporte au cas spécial de Kohán tout en ayant une; valeur universelle. En effet il y a lieu de constater qu'ils sont rares dans le monde entier les artistes qui aient le génie par excellence de créer des œuvres monumentales, conçues pour couvrir de grandes surfaces. Ces artistes on les reconnaît sans erreur à leurs œuvres après avoir constaté que celles-ci ne sont pas des tableaux agrandis ni dans leurs dimensions, ni dans leurs idées. On les reconnaît à la façon dont ils s'y prennent, à l'intensité de leurs sentiments, à l'élévation et la grandeur de leurs pensées, au caractère illimité de leur imagination et à leatr talent d'inventer des associations inattendues mais logiques. Et aussi, et c'est ce qui importe le plus, à une certaine humanité qui, chez Kohán, n'est autre chose que la conduite de l'homme ejui se consume pour ses semblables. Un ami de Kohán, pe-intre de génie lui aussi, a dit, en pensant à notre peintre : <e Comment peut-on vivre quand le coup de foudre est de tous les jours et c'est toujours nous qu'il frappe ? » C'e-st ainsi qu'il vivait Kohán, en se; dépensant sans compter jusqu'à ce qu'il se soit e-ntièrement consumé payant rançon de sa vie à la peinture qu'il avait préférée à une existence simple, sans histoire-. Dans les dernière;s années de; sa vie, guetté, poursuivi par la mort, désespéré de la fuite et l'entraînant avec lui dans une course folle, il a créé des chefs-d'œuvre. Sur un de ces tableaux, deux tête-s de cheval, l'une blanche, l'autre noire, conçues dans un transport extatique, passent en éclair de-vant nous. A l'arrivée, le cheval blanc est dépassé, il est vaincu comme il l'était déjà lors de la naissance du tableau, trois ans avant la mort de l'artiste. Pendant le-s deux années qui lui restaient à vivre, surtout au cours de la dernière, Kohán, dans un suprême effort, dominait son corps rongé par la maladie. Rassemblant ses forces physiques et morales, il a fait des œuvres monume-ntales de; l'ultime expérience de sa vie : de sa vision de la mort. A l'origine, le drame était qu'un être vivant s'est aperçu de la mort de l'autre-. Les morts de Kohán, ceux qu'il