Pogány Ö. Gábor - Csengeryné Nagy Zsuzsa dr. szerk.: A Magyar Nemzeti Galéria Évkönyve 1. szám. (MNG Budapest, 1970)
avait vus morts revenaient alors sur ses tableaux soumis à jamais à la loi de l'ordre universel, mais vivants dans la nostalgie du peintre qui, bien qu'il se défendît désespérément, allait lui aussi faire ses adieux à la vie : le paysan mort pareil à un gisant, ligure tombale de quelque monument gothique ; la croix de bois baignant dans le jour du crépuscule ou de l'aube ; puis la corneille dans la neige, une nature morte morbide apposée sur le rebord de la fenêtre dont les vitres couvertes de fleurs d'hiver ajoutent un décor étrange à cette métamorphose de la mort. Et du dehors, de très loin, arrive le message du paysage éternel : il parle de survie à celui qui se prépare à disparaître. Plus tard un étrange fantôme apparaît dans la peinture de Kohán. Ce n'est pas un être qui pleure un autre être, mais c'est un humain effrayé de se voir mort sans cercueil. Le drame est déjà en ce qu'un être s'aperçoit qu'il va s'éteindre. Ce fantôme est pareil aux statuettes javanaises grotesques et magiques : il est debout, en blanc et noir et entre ces deux tons toutes les nuances du gris, il porte sa main couleur de cire devant son visage impénétrable comme le vide. Pour comprendre cette peinture, il faut rappeler ce que le peintre lui-même a dit en parlant d'un de ses morts : « La vieille était on ne peut plus grotesque et plus tragique. Son corps momifié était assez haut quoique courbé. Des mains osseuses, énergiques et si sales qu'elles semblaient être noires, des cernes violacés, un manteau noir très long et usé et une coiffure incomparable. C'est elle qui l'a cousue cette coiffure noire à gros points en suivant une idée à elle. C'était une coiffure de saltimbanque ou de clown ; elle ressemblait aussi à une tiare ayant en plus un caractère martial comme les bonnets en poils des soldats de Napoléon. Ce n'était pas une coiffure pour femmes ni pour des dames distinguées, c'était une création très personnelle qui dominait tout son être et lui donnait un air de fierté mêlée de tristesse. La vieille n'avait presque pas de menton, ses lèvres étaient très minces, mais ses yeux très vifs brûlaient d'un feu intérieur et fixaient le dîner préparé comme le serpent regarde le rat gras, sa proie. Le bonnet lui descendait jusqu'aux yeux, mais quand ils entraient, elle et son compagnon, il semblait toucher le plafond. La vieille digne, solennelle, avait l'air d'assiter à son propre requiem. Elle était très absente, loin de toutes les personnes présentes, elle prenait en silence le repas de ses propres funérailles. » (L'artiste a appris plus tard que ce jour-là la vieille avait pris en effet son dernier repas, gloutonnement mais avec la gravité de celui qui s'accroche encore à la vie, et le lendemain elle était morte.) Cette volonté d'échapper à la mort que l'artiste mourant lui aussi a surprise ce soir réapparaîtra plus tard dans la vision de sa propre mort. Pour mourir, Kohán est retourné dans la maison natale, chez sa mère. Il y retrouvait l'air chaud de la cuisine, son ancien atelier, le fourneau, la lampe à pétrole, le chevalet et, au-delà de la petite fenêtre, le demi-jour des crépuscules. Pendant que notre planète était secouée par des cataclysmes, par les drames qui se jouaient et se jouent encore entre nations, la dernière nuit du peintre fut éclairée par la lune en croissant, la même qui brille sur son premier tableau important comme le symbole d'une destinée clémente. Au terme des souffrances d'une longue maladie et sur le seuil de l'au-delà, il dut revoir en pensée sa vie et ses œuvres ; il les passait en revue, ses gardes de corps qui ne manqueront pas de le défendre contre le temps. Décembre, 1966 Magdolna B. Supka