Az Eszterházy Károly Tanárképző Főiskola Tudományos Közleményei. 2003. Sectio Romanica. (Acta Academiae Paedagogicae Agriensis : Nova series ; Tom. 30)
SZILÁGYI ILDIKÓ: L'influence de la langue orale sur les vers libres de Jules Laforgue
108 Szilágyi Ildikó Vi élé-Griffiii, Kahn. . ,). 4 II est plus important pour notre propos que la chanson populaire n'est pas seulement une source d'inspiration, mais sert de modele ä l'assouplissement de la versification traditionnelle, considérée de plus en plus comme artificielle. Le recours aux procédés lexicaux et syntaxiques, propres ä la langue parlée reléve — chez des poétes comme Tristan Corbiére, Charles Cros ou Rimbaud — de la provocation esthétique. La conception de la poésie « comme parole de transgression, [mettant] en crise la notion d'art » 5 sera d'ailleurs la caractéristique générale de l'esprit fumiste. Le monologue parié, 0 genre pratiqué aux soirees des Hydropathes et du Chat Noir, ne pouvait que séduire un poéte comme Laforgue a la recherche d'une forme poétique capable de traduire ses hésitations, ses incertitudes. Dans ce qui suit, on se propose de repérer les signes de l'oralité dans ses Derniers vers (1890, recueil posthume). Si l'on s'en tient ä leur date de publication dans des revues (entre aoűt et décembre 1886), ces poémes figurent parmi les premiers vers libres frangais. Les vers libérés du recueil précédent, Des Fleurs de bonne volonte, 7 nous fourniront les exemples du reláchement de la métrique, ainsi qu'une base naturelle de comparaison pour les vers libres. L'introduction de l'oralité dans un poéme lyrique souléve une question difficile ä élucider. A chaque occurrence, on se demande s'il s'agit d'une négligence ou, au contraire, d'une recherche trés consciente. II est instructif ä ce propos de citer un compte rendu anonyme (écrit en vérité par le poéte luiméme) des Complaintes, 8 paru dans La République frangaise en 1885 : « M. Jules Laforgue [. . .] a imaginé de reprendre, pour traduire ses conceptions poétiques, cette vieille forme populaire de la complainte ä la métrique naive, aux refrains touchants, forme qui correspond en musique ä son congénére l'orgue de Barbarie. Hätons-nous d'ajouter que l'orgue de Barbarie des 4 L'étude de Bénichou ne va pas au delä des années 1850. En guise de conclusion, il regrette le manque d'ouvrages faisant « le bilan de ce que le symbolisme dóit á la poésie populaire ». Ibid., 362. 5 Grojnowski, D.— Sarrazin, B. 1990. L'esprit fumiste et les rires fin de siécle. Anthologie. Présentation, 14. 6 Le poéte s'adresse á un interlocuteur, le prend á témoin, multiplie des questions, des exclamations. j Laforgue le termine au plus tard en juin 1886. Au mois de juillet, il n'a plus envie de le faire paraftre. Le choix de la complainte s'explique par le fait qu'il s'agit d'un genre poétique qui n'est pas codifié concernant la disposition des rimes et l'organisation strophique, elle se préte done par nature ä l'expérimentation.