Sáfrán, Györgyi: Lettres de Romain Rolland a Marianne Czeke dans la Bibliotheque de l'Académie des Sciences de Hongrie (A MTAK kiadványai 48. Budapest, 1966)

20 1. „Le 6 juillet, au matin. Mon ANGE, MON TOUT, MON MOI, Quelques mots seulement. Je les écris avec un crayon; le tien! Demain seulement j'aurai un logement fixe. Quelle misérable perte de temps! Mais pourquoi cette profonde tristesse, lorsque la nécessité parle? Notre amour peut-il vivre d'autre chose que de sacrifices et de reconcements? Peux-tu conjurer le destin? II veut que tu ne sois pas encore toute a moi'et que moi non plus je ne sois pas tout á toi. Réfugie-toi dans la contemplation de la nature et calme ton áme; qu'elle se résigne á ce qui dóit étre. L'amour peut tout exiger, il en a le droit. Voilá pourqudi je puis te demander tous les sacrifices, comme tu peux en retour les exiger tous de moi. Mais n'oűblie pas si légérement que je dois arranger ma vie pour toi et pour moi. Ah! si nous étions réunis pour tout de bon, nous n'éprouverions pas ces tourments. Mon voyage a été vraiment affreux; je ne suis arrivé qu'hier, á quatre heures du matin. Comme les chevaux faisaient défaut aux relais, le postillon prit une autre route que celle que je devais suivre d'abord; quels chemins épouvantables! Au dernier relais l'on me donna le conseil de ne pas voyager la nuit. On voulut m'effrayer en me prévenant qu'il fallait traverser une fórét. Cela ne sérveit qu'á me monter la téte. Mon obstination me devint funeste. Ma chaise se brisa dans une fondriére; car la route que je suivais était un véritable chemin de campagne. Sans l'habileté de mon postillon, je ne serais jamais sorti de ce mauvais pas. Esterházy, qui suivait la voie ordinaire et se faisait trainer par hűit che­vaux, tandis que je n'en avais que quatre, eut d'ailleurs le mérne sort que moi. Toutefois cette aventure me donna la satisfaction de la difficulté vaineue. Et maintenant, revenons bien vite á notre amour. Nous nous rever­rons bientőt, mais je ne puis encore aujourd'hui te confier les réflexions qui me sont venues á l'esprit sur notre avenir. Si nos coeurs battaient l'un contre l'autre, je n'aurais pas de résérves á fairé, car ma poitrine est gonflée de tout ce que j'ai á te dire. Vraiment il est des heures oú je sens que la parole ne peut rien exprimer de ce que notre áme ressent. Táche de dissiper ta tristesse et reste toujours mon fidéle et mon unique trésor, comme je suis le tien. Quant au surplus, fions-nous aux dieux qui déci­deront de ce qui peut et dóit nous arriver. Ton fidéle Louis.

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