Szilágyi András (szerk.): Ars Decorativa 18. (Budapest, 1999)

Ágnes PRÉKOPA: Amitié d'artistes et relations de style. Remarques sur l'activité de József Rippl-Rónai dans le domaine des arts décoratifs

la curiosité de ses lecteurs Hongrois envers sa depiction du monde artistique parisien du tournant du siècle - évidemment sans oublier le rôle qu'il y joua lui-même. Les avis qu'il donne sur l'art contemporain sont souvent impitoyablement critiques, raison pour laquelle il convient de noter l'admi­ration et le respect infinis dont il mentionne Puvis de Chavannes et Whistler, ainsi que le soin solennel de détails avec laquelle il décrit les visites (uniques, dans tous les deux cas) qu'il fit dans l'atelier de Cézanne et celui de Gauguin/ 7 Il est cependant rarement question des arts décoratifs de son époque dans ses Mémoires. La description qu'il fait des représentants de "l'art appliqué du Champ de Mars" parmi lesquels il gagnera rapide­ment sa place, fait connaître beaucoup de détails sur sa position et son échelle de valeurs: "Les premiers travaux plus remar­quables étaient les œuvres céramiques de Carriez. Quelques poteries de Gauguin, les verres de Gallé, les tapisseries de Maillol, le paravent de Bonnard, les tables sculptées grotesques de Carabin, les tapis et les broderies de Ranson datent environ de la même époque ou les précèdent même un peu. Le comte de Montesquieu-Fesensac fit faire par Gallé une malle et une pendule faisant foi d'un goût assez raffiné: la malle est faite en bois gris et comporte de pâles motifs de marqueterie représentant des hortensias, tandis que le cadran de la pendule est décoré d'un motif nouveau et délicat représentant des violettes. Il est possible que Carriez et Gauguin n'aient même jamais exposé ces oeuvres. J'ai pour ma part exposé les miennes, d'abord mes tapisseries, réalisées avec l'aide de mon épouse à Neuilly, puis mes verres, exécutées avec la collaboration de mon ami Knowles à Wiesbaden; elles ont été remarquées à cause de la nouveauté de leur caractère." 14 Cette liste est surprenante même si l'on sait que le récit de l'auteur est spontané et franc, et n'aspire pas à être exhaustif. Ce qui ne signifie pas qu'il n'ait pas écrit ses Mémoires sans sérieuse circonspection et un sentiment de responsabilité envers ses lecteurs: les avis exprimés ici ne sont pas seulement mentionnés par occasion, à propos d'un tel ou tel événement, comme dans ses lettres. Nous pouvons donc être certains que les artistes y cités sont vraiment importants à ses yeux. Emile Gallé est le seul parmi eux dont l'oeuvre soit exclusivement décorative. Le premier de la liste de ces artistes «dignes de mention» est Jean Carries (fig. 4.), dont le nom se trouve encore une fois dans les Mémoires, ce qui prouve que Rippl-Rónai avait un faible pour lui: Carries est l'artiste "dont la porte masquée a même appris des choses à Rodin"' 5 (fig. 5.). Carries était avant tout sculpteur, même s'il travaillait également avec du grès et ses propres recettes d'émail/ 0 Son nom n'apparaît cependant que dans la littérature spécia­lisée, tout comme celui de François-Rupert Carabin (figs. 6-7.), dont les oeuvres et les idées se rapportant aux arts décoratifs sont très proches de ceux de Carries 77 . Leurs oeuvres tirent leur origine dans l'histo­risme; tous les deux avaient pour but, partant d'éléments formels traditionnels, de vêtir les objets fonctionnels de valeurs plus nobles en les ornant d'une décoration figurale exécutée au plus haut niveau ­pour couvrir les structures élémentaires. Leur art "appliqué" (au sens le plus strict du terme) était donc dominé par les valeurs plastiques puisées de la sculpture monu­mentale; qui plus est, cette dimension jouait un rôle disproportionné dans leurs oeuvres par la concentration de ces éléments sculpturales destinés à dissimuler leurs caractéristiques fonctionnelles qui pa­raissaient gêner l'épanouissement de leurs valeurs artistiques. Il en ressort que la voie suivie par Carries et Carabin représente, parmi les voies menant à la cristallisation de la notion et du système esthétique des arts décoratifs, une de celles qui s'avérèrent sans issue. Rippl-Rónai n'était pas le seul à

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