Szilágyi András (szerk.): Ars Decorativa 18. (Budapest, 1999)

Ágnes PRÉKOPA: Amitié d'artistes et relations de style. Remarques sur l'activité de József Rippl-Rónai dans le domaine des arts décoratifs

PEINTRES COMME ARTISTES DÉCORA­TEURS La frontière entre beaux-arts et arts décoratifs n'était définie que sur la base de considérations théoriques: de nombreuses peintures servirent de base à l'exécution de tapisseries; quant aux petites sculptures en céramique, il est difficile de les considérer comme "seulement" des produits décoratifs. De nombreux artistes peintres étaient attirés par les possibilités d'expérimentation offertes par les nouveaux genres. Il faut cependant noter que dans de nombreux cas leur activité dans le domaine des arts appliqués ne résulta pas d'un en­richissement, mais démontrait plutôt leurs limites: les tapisseries tissées d'après des cartons de Gustave Moreau sont un exemple dont le mode d'exécution (ayant le but surtout d'augmenter la valeur matérielle de l'oeuvre) rend la composition maniérée. Ce seul exemple illustre comment la mécompréhension des exigences maté­rielles des différents genres peut renverser l'épanouissement des valeurs artistiques d'une œuvre. Les peintres ouverts à la décoration (et aux arts appliqués) approchent ce problème de façon bien plus aisée et décontractée. Il s'agit des personnages importants de l'histoire de la peinture dont les toiles comportent de nombreux détails ayant une valeur décorative en soi: sur leurs peintures, ils rendent le cadre décoratif, l'orne­mentation de l'arrière-plan (comme le papier peint par exemple) au moyen de quelques traits "jetés" sur la toile. Pourtant, ces détails acquièrent, à l'intérieur de la composition, un accent tout particulier. Pensons entre autres à Bonnard chez qui les motifs ornementaux d'une robe ou d'une nappe sont nettement plus accentués que le visage de la personne représentée: les couleurs sont plus importantes que la plasticité. On peut observer cette tendance de façon encore plus marquée dans la peinture de Matisse, un contemporain de Rippl-Rónai que ce dernier n'appréciait pas particulièrement 55 . Ces artistes présentant une sensibilité particulière envers la décorativité, et un enthousiasme par la représentation de surfaces vibrantes de couleurs. Cette décoration rythmique et la force de l'effet ornemental font apparaître les arts appliqués sous un jour nouveau. Les objets qu'ils dessinent (pour rester avec les artistes mentionnés plus haut: l'armoire aux chiens 56 de Bonnard ou les chasubles dessinées par Matisse presque un demi­siècle après l'époque dont il est question ici) ne présentent généralement qu'un lien très ténu avec les traditions formelles existant dans ce domaine. Ces œuvres ne correspondent pas aux critères traditionnels des objets usuels, car la valeur qu'ils représentent vient du monde des beaux-arts; bref, il s'agit des objets non pas fonc­tionnels, mais esthétiques. Il serait donc tort de leur reprocher de ne pas convenir aux critères fonctionnels - ce qui est d'ailleurs vrai pour des chefs-d'oeuvre de l'histoire des arts décoratifs, preuves de virtuosité artistique des artisans d'autrefois. (Qui plus est, la fonctionnalité perd aussi son importance dans le cas des objets réalisés à la fin du XXème siècle bien qu'ils ne présentent aucune parenté avec les objets traités ci-dessus, ni avec ceux de Rippl­Rónai.) L'activité de Rippl-Rónai, Ranson et Gauguin en tant qu'artistes décorateurs ne documente pas seulement leur ouverture artistique et leur esprit d'expérimentation. Ils méritent une attention particulière et une approche différente parce qu'il font partie des artistes qui, par leur position d'out­siders, ont paradoxalement donné un élan innovateur aux arts appliqués même s'ils n'influencèrent pas directement leurs con­temporains.

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