Korner Éva - Gellért Andor szerk.: A Magyar Nemzeti Galéria Közleményei 5. szám (Budapest, 1965)
NATURE MORTE AUX ÉCREVISSES TABLEAU DE JENŐ PAIZS GOEBEL A l'Exposition de Collectionneurs d'Objets d'Art, organisée à la Galerie Nationale Hongroise, de même qu'à l'exposition de «L'école de Szentendre» au Musée István király de Székesfehérvár, ce tableau — peint il y a une trentaine d'années — a attiré de nouveau l'attention des visiteurs, par sa conception et par son coloris tout particuliers (Fig. 63.). Son auteur est mort depuis vingt ans, 1 et vus avec le recul de presque un quart de siècle, plusieurs de ses tableaux — y compris la nature morte dont nous parlons, 2 demandent, à juste titre, à être comptés parmi les meilleures réussites de la peinture hongroise du 20 e siècle. Jenő Paizs Goebel a toujours travaillé sous le coup d'impulsions intérieures, mais — puisque l'artiste le plus subjectif porte en son âme d'autres consciences que la sienne propre — lui aussi est marqué par la conscience de son époque, de sa nation, de sa petite patrie et de sa classe. Ce sont justement ces relations que nous chercherons dans l'œuvre qui retient notre attention, car, à notre avis, de telles recherches démontreront, outre le mobile subjectif, certains rapports existant entre d'autres phénomènes de l'histoire de l'art. Ainsi, sans nier l'attrait particulier et le monde visionnaire individuel du tableau, — c'est justement en partant do l'œuvre même que nous devons retrouver l'image cle l'époque, du lieu et de la société où il fut conçu. 3 Jenő Paizs Goebel, disciple d'István Réti, part de la peinture de Nagybánya, école intimement liée à la vision de la nature, puis, à Paris, il est inspiré pendant un certain temps par les maîtres de Barbizon, dont l'art est également marqué de la fidélité à la vue, à la précision objective. Quoique ces relations soient faciles à suivre au cours de l'évolution de l'artiste, Paizs Goebel n'est pas — de par sa constitution spirituelle — un peintre «représentant»: dès ses débuts, on peut dire que c'est lui-même qu'il cherche à découvrir dans la nature. C'est après 1930, pendant son séjour à Szentendre qu'est né ce monde étrange qui se nourrit de la réalité, mais s'en détache distinctement en même temps, monde chauffé à blanc et forgé dans le fourneau des expériences intimes du peintre, monde dont témoigne entre autres cette Nature morte aux écrevisses. 4 Description: Le tableau représente l'intérieur d'une chambre fermée, aux murs verts, qu'un encadrement de fenêtre — peint en rouge orangé flamboyant — sépare du monde extérieur. Devant la fenêtre une table au dessus noir, sur laquelle sont disposés un plat bleu clair, aux contours tordus, vivants, trois écrevisses riches en couleurs: purpurine, orange flamboyant et vert jaunâtre, deux citrons, une draperie étroite s'irisant dans les couleurs bleu violet et vert. Devant la table, il y a une corbeille pleine de poissons turquoise foncé, à droite de la table une canne à pêche en bambou, et un filet brun grisâtre. Derrière la fenêtre, au bord de l'eau bleue, à peine moutonnée, la figure spiritualisée d'un peintre qui, vêtu d'un chandail et d'un pantalon gris est à son travail. Sous ses pieds, un sol violet bleuâtre paraît s'agiter (Fig. 64.). Qualités particulières : Par sa réalité objective — bien que cette réalité soit minutieusement détaillée — le tableau produit un effet bizarre, jamais éprouvé. L'association n'y est point insolite, comme cela arrive aux surréalistes. Les objets sont des objets naturels, et ils sont logiquement à lour place. Pourtant, il saute aux yeux que le monde représenté n'est pas le dessin d'objets concrets, et disposés de telle ou telle façon à tel ou tel endroit, mais la fusion d'une certaine série d'expériences. En essayant de suivre la trace de ces expériences, nous retrouvons les réminiscences visuelles du bord de la mer française, du Danube à Szentendre, et de leur faune commune, pourtant ce n'est ni l'un, ni l'autre, mais le monde de chimères conçu dans l'esprit d'un caractère particulier de Paizs Goebel. Sans aucun doute, son expérience traduit la réalité, mais une réalité curieusement transformée, généralisée en dessin et en forme (p. ex. les écrevisses, les poissons ne sont pas des sujets d'une race déterminée, mais les représentants du caractère général de leur race), et fortement individualisée, c'est-à-dire entièrement subordonnée à une imagination particulière quant à ses couleurs. Ce coloris très personnel, irréel, est peut-être le plus important facteur de ce monde de rêves. Ce ne sont pas des couleurs de plein-air, voulant imiter la réalité, ni des couleurs locales, mais elles s'irisent, jouent, se dissimulent comme celle des ailes de papillons; et ces couleurs — tout comme le monde objectif du tableau — s'intègrent au monde visionnaire des contes de fées. Le peintre arrive à ce jeu diaphane des couleurs par une pose très intéressante. Le tableau est en tempéra, et la tempéra — opaque — étendue sur une couche l'anéantit complètement. Paizs Goebel a mis les couleurs sur la première couche en points gros comme des têtes d'épingle — comme s'il s'était servi d'un pulvérisateur, (p. ex. les citrons, les écrevisses), ou bien il a hachuré à petits traits la couche inférieure (p. ex. les poissons) de telle sorte que la couleur de base éclate par endroits à travers les couches supérieures, et se mettent à jouer un jeu tout particulier. C'est tantôt la couleur de